Six histoires de résilience et de transformation.
Bienvenue à Dapoya
Idée originale de Julien Rémy
Avec la collaboration de Daouda Sankara
Photographies de Aurélien Gillier
Vidéos de Daniel Saga
Mise en page par Adage
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Reproduction interdite.
Histoire de Dapoya
Les récits de six habitants de Dapoya révèlent un quartier en pleine transformation. Chacun d’entre eux partage son expérience, ses défis et ses espoirs face aux bouleversements sociaux, économiques et culturels qui redéfinissent leur quotidien. De la boucherie familiale de Fulgence Kyendrebeogo à la résilience de Zakarie Zongo, ces voix nous emmènent au cœur d’un quartier où traditions et modernité s’entrechoquent.
Fulgence Kyendrebeogo
Moi, c’est Fulgence KYENDREBEOGO, fils de Kos Naaba. (Le Kos-Naaba est le ‘chef des bouchers’ dans le quartier, un rôle important dans la communauté Mossi). Je travaille dans le commerce, et plus précisément dans la boucherie spécialisée dans la viande de cheval. Notre activité est une tradition familiale, transmise de génération en génération. Je suis entré dans la boucherie après la mort de mon père, le 31 décembre 2010. À l’époque, je travaillais à SOFA en tant que technicien après une formation au génie militaire. Quand mon père est décédé, j’ai quitté mon travail pour reprendre l’activité familiale, car personne d’autre n’était disponible pour le faire.
L’histoire du maquis ‘Le Cheval’, que nous tenons, a commencé il y a près de 50 ans avec mon père. À l’origine, il tenait une buvette près de la pharmacie Louis Pasteur, où il rencontrait ses amis. Il achetait des chevaux et les amenait en Côte d’Ivoire. À un moment, il a eu l’idée de lancer la boucherie de viande de cheval à Dapoya. Les gens ont commencé à aimer ce qu’il faisait, et il s’est dit : pourquoi ne pas offrir aussi de la soupe et de la viande grillée, avec du rabillé, une levure de bière typiquement burkinabè ? C’est comme ça que tout a démarré. Aujourd’hui, la maison est là depuis 30 ans et continue de proposer ces plats.
À l’époque, plusieurs autres maquis ont fait la réputation de Dapoya, comme l’Unesco Bar, Chez Tambi, le Petit Africana, et le Jeunesse Bar. Ces endroits ont attiré beaucoup de monde de l’extérieur, ce qui a permis à l’activité de la boucherie de s’étendre au-delà des gens de Dapoya. Les maquis étaient des lieux où les gens se retrouvaient pour manger et boire, mais aussi pour découvrir la viande de cheval que nous proposions.
Ma journée commence à 4h30, car je dois être à l’abattoir à 5h pour vérifier les viandes qui seront livrées. À une époque, on travaillait bien et on livrait de la viande à des supermarchés connus comme Marina Market. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Je quitte le travail à 23h, rentre à la maison à 23h30, et après m’être lavé et avoir mangé, il est minuit. Ça veut dire que mes journées commencent à 5h et se terminent à minuit.
Ce qui me rend fier à Dapoya, c’est de voir que, malgré la vente des maisons, les commerçants continuent d’occuper le quartier. Beaucoup d’anciens habitants ont vendu leur cour et sont partis à des endroits comme Yagma et Toudweogo, mais ils reviennent souvent à Dapoya. Ils y passent presque toute la semaine, comme s’ils y vivaient encore. Cela montre leur attachement au quartier et me rend fier, car ça permet à Dapoya de rester vivant.
Le marché de Sankaryaaré a beaucoup changé Dapoya. À l’origine, c’était un petit marché de fruits, mais sa rénovation a tout changé. L’incendie du grand marché de Ouagadougou a poussé beaucoup de commerçants à venir à Sankaryaaré, ce qui a mis une grosse pression sur les habitants de Dapoya. Les camions qui viennent charger et décharger créent des embouteillages devant les maisons, et beaucoup de résidents ont préféré vendre leur cour pour s’installer ailleurs. Le quartier est devenu une zone de commerce animée, mais la circulation est devenue difficile et l’ambiance moins tranquille.
Les changements à Dapoya ont aussi amené des problèmes comme la prostitution. Si, avant, les filles de joie étaient là sans causer de soucis, aujourd’hui c’est plus compliqué. Des bandits profitent de la présence de ces filles pour faire des agressions, et ça rend le quartier moins sûr la nuit. Les habitants de Dapoya, qui tiennent à leur quartier, aimeraient que la situation s’améliore et que les problèmes de sécurité baissent. La prostitution est devenue un sujet sensible, car elle attire aussi des gens de l’extérieur, ce qui abîme l’image de Dapoya.
Dans les années à venir, je pense que Dapoya sera entièrement une zone de commerce, sans maisons. Quand les anciens quitteront le quartier, leurs enfants ou petits-enfants finiront par vendre les maisons.
Malgré tout, Dapoya reste pour moi un endroit important, où j’ai grandi et construit ma vie. C’est un lieu où l’histoire de ma famille continue de s’écrire, même face aux changements.
Fulgence Kyendrebeogo nous a plongés dans l’histoire d’une tradition familiale vieille de 50 ans, où la boucherie de viande de cheval incarne un lien fort avec l’héritage de son père. Ce même attachement à la viande de cheval, vecteur de convivialité, est au cœur de la vie de Mathias Ilboudo. Depuis 41 ans, il fait vivre cette spécialité à travers son maquis, un lieu emblématique où se mêlent partage et plaisir gustatif. Tandis que Fulgence maintient une activité héritée, Mathias a lui-même gravi les échelons, passant de plongeur à maître grillardin. Le travail acharné et l’amour pour cette viande si particulière sont des points communs qui relient leurs parcours.
Mathias Ilboudo
Je viens de Songdin, c’est juste après Toudweogo. Cela fait 41 ans que je travaille dans le domaine de la grillade de viande de cheval.
J’ai commencé comme plongeur dans la grillade. Avec le temps et à cause de la demande, je me suis formé à ce métier, guidé par mon patron, jusqu’à en prendre les commandes.
Cela fait 41 ans que je fais ce travail, et ça montre ma satisfaction. Grâce à ce métier, j’ai pu me marier et bâtir ma vie, en payant la scolarité de mes enfants.
C’est le seul maquis à Ouagadougou où l’on peut trouver de la viande de cheval. C’est pour ça que les gens viennent ici.
Les kermesses organisées pour le 8 mars et le 15 août attirent beaucoup de monde. Ces moments festifs m’ont beaucoup marqué. De plus, le quartier a beaucoup changé. Avant, il n’y avait qu’un seul étage, celui de la pharmacie Tiim. Aujourd’hui, les immeubles se multiplient, preuve de l’évolution du quartier.
J’aime la vie à Dapoya. Passer plus de 40 ans dans un quartier montre qu’il y a beaucoup de bonnes choses ici.
On ne peut pas se projeter dans l’avenir, mais je sais qu’il y aura forcément des changements positifs tout comme des changements négatifs.
Après avoir découvert le cheminement de Mathias Ilboudo, qui s’est épanoui dans son métier grâce à une passion et une persévérance sans faille, c’est au tour de Christine Guirma de nous dévoiler son histoire. Comme Mathias, Christine a bâti sa vie à Dapoya à travers le commerce, mais avec une approche bien différente. Alors que Mathias travaillait dans la convivialité des maquis, Christine, elle, parcourait les rues à vélo pour vendre ses produits. De la viande de cheval à la vente de savons et d’épices, ces deux parcours montrent la diversité des activités commerciales qui permettent à Dapoya de rester un quartier vivant, malgré les défis.
Christine Guirma
Les débuts n’ont pas été faciles. J’ai commencé avec 5000 francs offerts par mon grand frère. Je vendais mes produits en vélo, puis j’ai pu acheter une moto après 9 mois. Quand j’ai eu une nouvelle moto, j’ai donné l’ancienne à mon mari et j’ai continué à travailler avec mon vélo. Aujourd’hui, je vends des savons, des épices, et d’autres produits, et je prends des commandes de mes clients.
Au début, je faisais le tour de plusieurs quartiers, mais je me suis concentrée sur Dapoya et Paspanga pour fidéliser ma clientèle. Je n’ai jamais eu de problèmes dans ces quartiers, même si la vie est devenue plus dure ces dernières années. La clientèle a diminué, mais je m’en sors encore grâce à mes clients réguliers.
Avant, les maquis étaient pleins, et il était plus facile de vendre. Aujourd’hui, avec la situation du pays, tout le monde se cherche, et les encouragements se font rares. Les clients sont moins nombreux et plus prudents dans leurs dépenses. Cela rend le commerce plus difficile.
Je prie pour que la situation du pays s’améliore d’ici 2026 et que le commerce redevienne comme avant. Si le pays retrouve sa stabilité, Dapoya pourrait redevenir le quartier animé qu’il était. Mais, dans 10 ans, je pense que je ralentirai mon activité, peut-être pour laisser la place à mes enfants.
Dapoya reste un bon endroit pour faire du commerce, même si la situation a changé. Les clients que je trouve ici me permettent de continuer à subvenir aux besoins de ma famille. Je suis reconnaissante pour cette opportunité, même si tout n’est pas facile. Tant que je trouve de quoi nourrir ma famille, je continuerai à venir ici.
Si Christine Guirma a connu la solidarité et la stabilité d’un quartier accueillant, elle est aussi témoin des difficultés économiques et de la diminution de sa clientèle. Gérard Traoré, quant à lui, va plus loin dans la description des transformations de Dapoya. En tant que natif du quartier, il observe avec une certaine amertume la dégradation de la sécurité et la disparition de cette cohésion qui caractérisait autrefois la communauté. Gérard se remémore les jours où Dapoya était un quartier respecté et animé, tout comme Christine garde l’espoir que le quartier puisse un jour retrouver sa dynamique commerciale.
Gérard Traoré
Je suis Gérard TRAORE, un natif de Dapoya. J’ai grandi ici, mais le quartier a beaucoup changé. Avant, les gens s’entendaient bien, les relations de voisinage étaient fortes. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Tout a changé, et ça fait quelques années maintenant. Par exemple, on ne peut plus envoyer un enfant acheter quelque chose la nuit sans craindre pour sa sécurité. Le quartier est devenu dangereux.
Par exemple, la nuit, marcher seul dans certaines rues est risqué. Les agressions sont fréquentes, même si ce ne sont pas toujours les habitants qui en sont responsables. Après 19h, l’ambiance change complètement. Dapoya n’est plus le quartier sûr et respecté qu’il était avant.
J’ai commencé à travailler jeune, après avoir quitté l’école. J’ai été parkeur au Matata, puis plongeur et cuisinier avant de devenir gérant de bar. Mon parcours s’est construit petit à petit, en passant par des endroits comme Harlem Bar et One Night. J’ai beaucoup appris en chemin, et c’est ce qui m’a permis de devenir gérant aujourd’hui. À Matata, j’étais parkeur devant la boîte de nuit Tiwaga, qui a marqué l’histoire de Dapoya. C’était l’une des premières boîtes de nuit au Burkina Faso, très connue à Ouagadougou.
Avant, Dapoya était un quartier très respecté, mais les choses ont changé. Beaucoup de familles partent à cause de l’insécurité et du fait que le quartier devient une zone commerciale. Certains vendent leur maison pour s’installer ailleurs, à Toudweogo ou vers Kossodo. Les commerces remplacent les vieilles maisons, et les anciens habitants partent. La pauvreté n’aide pas, et cela a permis à des activités comme la prostitution et les agressions nocturnes de s’installer. Les habitants de Dapoya n’ont pas réussi à s’unir pour lutter contre ces problèmes, et la situation a empiré.
Le quartier est devenu moins sûr, surtout la nuit. Les agressions et les activités illégales se sont multipliées. Cela affecte les familles et les jeunes, qui voient ces comportements comme une normalité. Beaucoup de jeunes sont tentés par l’argent facile et se laissent entraîner, parfois avec la complicité de certaines familles. Mais tout cela, c’est la pauvreté et le manque de perspectives qui en sont la cause.
Le Dapoya Naaba, le chef du quartier, joue un rôle important. Les habitants de Dapoya, appelés les Dapobi, ont longtemps été proches du Mogho Naaba, le Roi des Mossi. Ils étaient considérés comme une garde rapprochée, et le Roi leur faisait confiance. Mais aujourd’hui, ce rôle est moins influent. À Ouidi, le Ouidi Naaba a su instaurer des règles strictes, ce qui a permis de garder un certain ordre. Mais à Dapoya, les choses ont été plus difficiles dès le départ, et les efforts pour mettre en place un cadre strict n’ont pas suffi à résoudre les problèmes.
Pour l’avenir de Dapoya, j’espère que la communauté pourra se ressaisir et s’unir pour améliorer la situation. Chacun doit faire des efforts pour que les choses changent, surtout face à la pauvreté qui alimente tous ces soucis. Il faudrait que les familles se regroupent pour chercher des solutions ensemble, et essayer de redonner à Dapoya l’esprit qu’il avait avant.
Malgré toutes les difficultés, Dapoya reste mon quartier, même s’il a bien changé. Les valeurs et la cohésion sociale ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le Dapoya que j’ai connu enfant, où les voisins se parlaient et les familles se soutenaient. Mais je garde l’espoir que si chacun y met du sien, on pourra redresser la situation.
Gérard Traoré nous a exposé la dure réalité d’un Dapoya qui perd peu à peu son âme sous la pression des commerces et de l’insécurité. Cette transformation, Zakarie Zongo, 83 ans, l’a vécue de manière encore plus personnelle. Contraint de quitter Dapoya après une inondation qui a emporté sa maison, il a vu son quartier d’enfance se transformer en zone commerciale et se dépeupler. Comme Gérard, Zakarie regrette la disparition des valeurs d’entraide et de solidarité qui régnaient autrefois à Dapoya. À travers son regard, nous terminons ce voyage avec un sentiment de nostalgie, mais aussi un appel à préserver ce qui peut l’être.
Zakarie Zongo
Je m’appelle Zakarie ZONGO, j’ai 83 ans. Je viens de Dapoya, mais je vis maintenant à Kilwin. J’ai dû quitter Dapoya après l’inondation qui a tout emporté. J’ai sauvé nos papiers, nos cartes d’identité, les actes de naissance, mais le reste, tout est resté sur place. J’ai dû recommencer ma vie à zéro ici, à Kilwin. On est d’abord restés en location sur un terrain que ma femme avait obtenu pendant la Révolution, quand les parcelles étaient distribuées. À l’époque, c’était encore la brousse ici. Après un an de location, on a réussi à construire, même si c’est moins grand et moins beau que ce qu’on avait à Dapoya. On n’avait pas le choix.
Quand l’inondation est arrivée, j’ai essayé de revenir à Dapoya pour reconstruire, mais les autorités ont refusé : « Vous êtes dans une zone inondable, on ne vous permet pas de construire. » Pourtant, plus tard, ils ont laissé d’autres le faire. Mais à ce moment-là, ma femme et moi, on était déjà installés ici, et on n’avait pas les moyens de repartir. On a construit quelques chambres à louer, mais c’est moins que ce qu’on avait avant.
Sur le plan social, ça a été un grand bouleversement pour nous. À Dapoya, on faisait partie de la communauté chrétienne de base (CCB). Moi, j’étais président d’une CCB, et ma femme était maman catéchiste. Ici, j’ai cherché à retrouver cet esprit de communauté, mais ce n’était pas pareil. J’allais à la messe, je participais aux activités, mais quand tu sors, tu ne vois personne. À Dapoya, on rencontrait toujours des visages connus. Ici, c’est plus isolé. Avec l’âge, on a voulu suivre le rythme, mais c’était dur. Ma femme a commencé à faire de la tension, et moi, je voyais de moins en moins bien.
Le déménagement a pesé sur notre moral et notre santé. On essayait de maintenir nos habitudes, comme aller à la messe le matin, mais on se sentait à l’écart. À Dapoya, on avait nos repères, on connaissait tout le monde. Ici, même si les gens nous acceptaient, on restait des étrangers. La solitude a été difficile à vivre, surtout après avoir perdu notre maison.
Pour moi, Dapoya est en train de disparaître. Les gens vendent leurs parcelles pour fuir, et les commerçants rachètent tout pour installer des magasins. Je me souviens des projets de développement qu’on avait, comme celui de Salif Diallo autour des barrages, mais rien n’a vraiment abouti. Aujourd’hui, Dapoya devient une zone commerciale, et ceux qui restent ne peuvent pas cohabiter avec les camions qui bloquent les rues. Il y a une remorque devant ta porte, tu ne peux même pas rentrer chez toi sans risquer de te faire insulter ou frapper. C’est plus vivable.
Je garde un souvenir amer de la révolution. Ma femme a perdu son grand frère, un chirurgien qui a dû quitter le pays. Moi, on m’a toujours vu comme un « bourgeois » parce que j’avais une voiture de service et une maison. Mais ce n’était pas facile pour autant. À Dapoya, les CDR (Comités de Défense de la Révolution) étaient féroces, même mon neveu en faisait partie. Je lui disais toujours que tout ça finirait un jour, et c’est ce qui s’est passé après la mort de Sankara. La révolution, c’était une période dure, mais on était ensemble. Maintenant, c’est différent, chacun part de son côté, et Dapoya n’est plus le quartier que j’ai connu.
Avec Gérard Traoré, nous avons pris la mesure de la dégradation du tissu social de Dapoya, de l’insécurité grandissante et de l’isolement qui remplace peu à peu l’entraide d’antan. Mais pour comprendre la profondeur de ces bouleversements, il faut écouter ceux qui ont connu Dapoya dès ses premiers jours. Guy Tiendrébéogo, né dans les années 1950, fait partie de ces gardiens de la mémoire. Issu des yemdaado, les protecteurs du Mogho Naaba, il nous raconte un Dapoya d’avant la modernité, profondément enraciné dans la tradition, l’eau du puits, le dolo partagé, et les débuts de l’Église dans le quartier. À travers son regard d’ancien, c’est tout un monde qui se dévoile, et dont la disparition semble aujourd’hui inéluctable.
Guy Tiendrébéogo
Je m’appelle Guy Tiendrébéogo. Je suis né à Dapoya, au début des années 1950. Nous sommes des yemdaado : les gardiens du Mogho Naaba. Autrefois, avant la gendarmerie et la police, c’était à nous d’assurer la sécurité du royaume. Quand quelqu’un commettait un acte grave contre le chef ou la communauté, on l’amenait pour être jugé. C’était un autre temps. Aujourd’hui, tout a changé.
Nos ancêtres se sont installés près du Mogho Naaba, puis ils ont demandé à se rapprocher du barrage, là où l’eau était plus facile à trouver. À Dapoya, on creusait un puits de quelques mètres et on avait de l’eau. Les femmes préparaient le dolo, les gens cultivaient autour des bas-fonds. C’était un quartier vivant, solidaire. Les enfants passaient d’une cour à l’autre, comme dans une grande famille.
L’Église n’existait pas encore ici. Les premiers missionnaires sont venus rencontrer les vieux, surtout papa Eloi. Le catéchisme se faisait dans les cours. Peu à peu, on a construit l’église. Les messes étaient en latin, puis en français, avant d’être traduites en mooré. Quand les chants ont commencé à se faire avec nos instruments, les gens ont vraiment adhéré. La religion est entrée dans la vie du quartier sans effacer nos traditions : le basga continuait, chacun venait avec sa poule pour les ancêtres.
La Révolution a tout bouleversé. Elle a réveillé les consciences, mais elle a aussi fait beaucoup souffrir. Les maisons ont été réquisitionnées, les loyers supprimés, des enseignants licenciés. Des hommes ont été tués, dont mon frère, le colonel Didier. Les CDR avaient un pouvoir immense. Le quartier en a gardé des cicatrices.
Aujourd’hui, Dapoya change encore. Les magasins avancent, les remorques bloquent les portes. Les familles se déchirent. Des enfants vendent la cour de leur père, parfois sans même le prévenir. Avant, les vieux vivaient dans la pauvreté mais ne vendaient pas leur maison. Maintenant, la terre devient une marchandise. Beaucoup fuient.
Je regarde Dapoya avec inquiétude. Ce quartier était une communauté. Il devient une zone commerciale. Peut-être qu’un jour, Dapoya ne sera plus qu’un nom. Mais tant qu’il restera des voix pour raconter son histoire, il continuera d’exister autrement.
Des récits de Fulgence Kyendrebeogo, Mathias Ilboudo, Christine Guirma, Gérard Traoré, Zakarie Zongo et Guy Tiendrébéogo se dessine un même fil conducteur : celui d’un quartier autrefois bâti sur la solidarité, le travail et la transmission, aujourd’hui fragilisé par la pression foncière, l’insécurité et la marchandisation progressive de l’espace urbain.
À travers la boucherie et la grillade de viande de cheval, le petit commerce de proximité, les bars, mais aussi la mémoire des anciennes fonctions sociales et spirituelles de Dapoya, ces témoignages racontent une transformation profonde. Ils montrent surtout que la disparition du quartier ne tient pas uniquement aux bâtiments ou aux parcelles vendues, mais à l’effritement des liens, des repères et des valeurs collectives.
Le regard de Guy Tiendrébéogo, héritier des yemdaado et témoin des grands bouleversements – de l’arrivée de l’Église à la Révolution, jusqu’à l’urbanisation actuelle – rappelle avec force que Dapoya n’est pas qu’un espace commercial en devenir. Dapoya est d’abord une histoire, une communauté et une mémoire vivante.
Ces témoignages sont une invitation à ne pas laisser cette mémoire s’éteindre.
Soutenir les acteurs locaux, valoriser les récits des anciens, encourager les initiatives communautaires et documenter l’histoire des quartiers populaires comme Dapoya sont aujourd’hui des gestes essentiels.
Car tant que des femmes et des hommes continueront à raconter Dapoya, à y travailler, à y croire et à en porter la mémoire, le quartier ne disparaîtra pas totalement. Il continuera d’exister, autrement, dans les voix de celles et ceux qui refusent d’oublier.